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LE NID DE CENDRES
Simon Falguières
Critique

Madeleine Béranger

Simon Falguières, metteur en scène et auteur, la petite trentaine, présentait à la Fabrica son « Nid de Cendres », épopée théâtrale de treize heures, entouré d’acteurices rencontré.es principalement sur les bancs de la Classe Libre du Cours Florent il y a  presque dix ans. Pièce prometteuse donc, aboutissement d’un long travail acharné, mais aussi celle d’une utopie théâtrale : le théâtre comme art (ré)enchanteur du monde à travers les histoires, les légendes, les mythes. 

Le Nid de Cendres raconte  l’histoire d’un monde divisé, « une pomme coupée en deux » : d’un côté, un monde dévasté par le grand incendie de la révolte où peinent à survivre quelques miraculé.es. Y survit aussi une troupe de théâtre nomade, qui continue à jouer son répertoire envers et contre tout, dirigé par Argan (excellent John Arnold).

De l’autre côté de l’horizon, les rois et les reines, le monde des contes. Un monde aux accents shakespeariens peuplé de personnages comiques : une reine en proie à l’ennui, un roi exubérant, un duo de valets semblables à celui des fossoyeurs dans Hamlet… 

Tout l’enjeu du Nid de Cendres est la réunification comme promesse d’un nouveau monde, à partir de l’union de deux êtres : Gabriel, jeune garçon ayant grandi auprès de la troupe de théâtre d’un côté et la Princesse Anne de l’autre. 

 

La mise en scène de Simon Falguières, (ardent défenseur d’un théâtre populaire et poétique) n’est pour ainsi dire pas novatrice et ne se revendique probablement pas comme telle.  A l’instar d’un Olivier Py ou d’un Mouawad dans leurs grandes épopées, c’est le souffle du texte incarné par ses actrices et acteurs qui emporte le public dans les premières parties de la pièce. Ielles incarnent la fable et la galerie de personnages avec outrance, humour et virtuosité. Malheureusement, si les premières parties parviennent à nous tenir en haleine dans la promesse d’un renversement, force est de constater que celui-ci n’arrive jamais : la pièce s’enfonce au gré des chants dans un marasme réactionnaire. 

 

Tous les ingrédients (et les moyens) étaient là pour réussir une grande épopée moderne, emporter les spectateurices au gré du grand récit de notre humanité commune, comme Shakespeare l’aura fait en son temps. À l’époque de crise - écologique, politique, sociale - que nous traversons, les grands récits ont leur rôle à jouer : miroir de notre temps, conscience active de la société, ils sont l’occasion de tous les renversements et de toutes les réinventions. Ils sont le berceau de l’utopie, où germent les graines du monde futur que vous devons aujourd’hui, et urgemment, envisager. On aurait attendu d’un si jeune metteur en scène, entouré d’une si jeune troupe, qu’il saisisse à bras le corps cette occasion. Et pourtant. Il y a un impensé fondamental dans ce Nid de Cendres. Si Simon Falguières assume l’hypothèse - toute politique, et on imagine qu’il en a conscience - de l’effondrement d’un monde capitaliste (celui des tours et des hommes en costume cravate, malette visée au bras), il ne semble pourtant pas avoir pensé son épopée comme celle d’un monde nouveau. Au contraire, on est frappé par la persistance des vieux mythes et des vieilles histoires qui ont constitué notre monde tel qu’il est, n’ayons pas peur des gros mots : patriarcal.

 

On évoquera ici les rôles de femmes, cantonnées à des archétypes plaintifs, ou qui, quand elles ont l’énergie de la résistance, la mettent à faire tenir debout des hommes qui s’écroulent en laissant à l’occasion libre cours à leur violence toute dirigée contre les femmes : Julie sacrificielle qui relève son Jean à terre, et finit par se crever les yeux pour qu’il devienne son guide et trouve par là un sens à sa vie; ou encore Étoile, rejetée par celui qu’elle aime et qui finit par épouser celui qui la violente en la forçant à pointer un pistolet contre lui (encore un Richard III, encore une Lady Ann dont la volonté est réduite à néant par un homme étouffé par la rancoeur et assoiffé de pouvoir). 

On aurait espéré que la princesse Anne porte le vent de la révolte et du renversement, mais sa longue traversée en bateau est d’un calme plat, et surtout, rageant. De quoi discute une assemblée de femmes qui s’ennuient sur un bateau ? De leurs hommes, évidemment ! Si Simon Falguières manque ici l’occasion de réussir le test de Bechdel, il y a plus grave. Pour tuer l’ennui, et c’est le cas de le dire ici, les femmes inventent une chasse collective au palétusier, énorme poisson imaginaire. Elles déploient toute leur énergie à piéger ensemble ce poisson, pour le simple plaisir, tout héroïque et masculin, de sentir la lame de l’épée transpercer le crâne de ce magnifique animal, ce que ne manque pas de raconter la princesse Anne. Comment envisager un nouveau monde, où l’on cesserait de valoriser la destruction de l’environnement et où l’on repenserait la place de l’humain dans le vivant, avec de tels récits héroïques, éternellement les mêmes, éternellement mortifères ? 

Certainement pas en racontant sempiternellement des histoires de rivalité entre frères, orchestrées par le diable et dieu, porteurs des valeurs morales judéo-chrétiennes et d’une conception patriarcale et verticale du pouvoir. 

Le théâtre, la troupe, le collectif qu’on suit durant toute l’épopée aurait pu être l’endroit pour expérimenter une autre organisation de la société, mais c’est encore une occasion manquée : à sa tête, le vieille Argan, et puis ensuite, le jeune Gabriel, sans que la notion même de chef ne soit remise en question. 

 

Est-ce que les récits peuvent sauver le monde ? On veut y croire. L’occasion était belle, mais elle est manquée.