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BAROCCO
Kirill Serebrennikov

SEREBRENNIKOV MET LE FEU AUX AMANDIERS

Madeleine Béranger 

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    On attendait Kirill Serebrennikov. Comme toujours. On attendait celui dont la vie artistique s’entrelace à la résistance politique, celui pour qui chaque création devient un manifeste — discret parfois, mais jamais neutre. Depuis ses débuts au Gogol Center de Moscou jusqu’à son exil contraint, Serebrennikov n’a cessé d’interroger la liberté de l’artiste face aux dogmes. Avec Barocco, présenté sept ans après sa création au Théâtre Nanterre-Amandiers, il signe un opéra d’une beauté incandescente, où l’éclat des ors baroques dissimule la brûlure contemporaine.

Un théâtre de la collision

    Le titre n’est pas trompeur : tout ici est art de la courbe, de l’excès et du contraste. A partir des révoltes de mai 68, du tir de Valérie Solanas sur Andy Warhol et surtout de l’histoire de l’étudiant Jan Palach qui s’immole par le feu en 1969 à Prague, Barocco juxtapose les fils narratifs, les genres et les registres, comme si Serebrennikov cherchait, par un excès de forme, à retrouver une vérité de fond. Réunissant une quarantaine d’artistes au plateau (comédiens, musiciens, danseurs), Serebrennikov propose là encore une forme spectaculaire que l’on pourrait qualifier de « théâtre total ». Les corps dansent, les voix s’entrelacent, l’image scénique devient peinture mouvante. Ce patchwork, qui pourrait parfois sombrer dans la confusion, trouve paradoxalement une cohérence rare — celle de l’émotion brute. Le baroque, chez Serebrennikov, n’est pas une esthétique : c’est une manière d’être au monde, une résistance à la ligne droite, à la pensée simple.

 

Un art total, viscéralement libre

    Serebrennikov, formé à la mise en scène comme à la vidéo, déploie une grammaire scénique hybride. Le spectateur est happé par un flux d’images, avec comme fil conducteur l’omniprésence du feu, « FIRE ».  Rien ne reste fixe, tout vit, se transforme, se contredit, accompagné par de somptueux morceaux de Bach ou de Haendel. Et c’est précisément dans cette instabilité que se loge la beauté de Barocco. On sent derrière chaque mouvement la main d’un artiste qui refuse la frontière entre théâtre et performance, entre beauté et provocation.

 

Entre les lignes : le manifeste politique

   Comme toujours chez Serebrennikov, la beauté n’est jamais innocente. Derrière les parures baroques, le spectacle aborde la question du pouvoir — politique, religieux, esthétique. Le faste devient masque : celui des régimes, mais aussi celui de nos existences saturées d’images. Barocco interroge la place de l’artiste dans un monde où l’ornement tente de dissimuler la violence du réel. Sans jamais prêcher, sans jamais désigner. Par la seule puissance de la forme.

 

    Ce Barocco est un chef-d’œuvre paradoxal : à la fois sensuel et intellectuel, nostalgique et furieusement moderne. On en sort un peu étourdi — comme après un concert où l’on aurait trop aimé la dissonance. Et l’on se dit, en pensant à Serebrennikov, que la plus belle des libertés reste encore de créer, ici et maintenant, à visage découvert.

Un baroque de la résistance, un théâtre de la splendeur — et peut-être, surtout, une leçon d’humanité. 

Barocco (présenté les 5 et 6 février à Nanterre Amandiers)
de Kirill Serebrennikov

Composition, arrangements, direction
musicale
Daniil Orlov
Chorégraphie Ivan Estegneev, Evgeny Kulagin
Vidéo Ilya Shagalov
Lumière Sergej Kuchar, Daniil Moskovich
Son Sven Baumelt
Dramaturgie Joachim Lux, Anna Shalashova
Direction de production artistique
Alina Aleshchenko
Direction technique Ilya Reyzman

Avec Odin Lund Biron, Felix Knopp, Tilo Werner, Svetlana Mamresheva, Yang Ge, Victoria Trauttmansdorff, Beluma,
Nadezhda Pavlova, Aleksandra Kubas-Kruk, Daniil Orlov
Danseurs Tillmann Becker, Steven Fast, Larissa Potapov, Polina Sonis, Davide Troiani
Musiciens Daniil Orlov (Piano/Clavier), Andreas Dopp (Guitare), Hauke Rüter (Trompette, Bugle, Mélodica), Niclas Rotermund (Batterie) Natalia Alenitsyna (Violon 1), Andrej Böttcher (Violon 2), Anatol Yarosh (Alto), Nariman Akbarov (Violoncelle), Tair Turganov (Contrebasse

Production
Thalia Teater, Hamburg
Coproduction
Internationales Musikfest Hamburg
Coréalisation
Kirill & friends

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Crédit Fabian Hammerl

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Critique, dossier, entretien, Théâtre, Danse

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